Le site collaboratif des cités : Busserine, St Barthélémy 3, Picon, Le Mail, Les Flamants, Iris, Font-Vert et Benausse.

Rencontre avec Akel AKIAN : l’Homme Pont

Akel … bonheur d’avoir voyagé à travers les créations de M.Akian.

Le 24 Janvier 2012 en fin de matinée Akel Akian nous a quitté, à l’âge de 59 ans.

L’esthétique du nous .... dans ce théâtre qui nous dit tout, l’errance des migrations mais aussi la magie et la souffrance du voyage des hommes, une voix résonne encore celle de notre frère Akel.

Cette confidence authentique et conclusion surannée ... "la mémoire est importante quand elle est partagée"

Yalaa akel ..... amin, nos voeux t’accompagnent

Le Poète exilé, l’homme pont, le théâtre des humbles, le théâtre de nous (taa nous), la voix ou le cri d’un hommes, le Mage des Quartiers Nord où encore mon frère d’armes.

Le Théâtre de la Mer : observatoire actif de l’histoire culturelle localisée

Enquête extrait du mémoire de D.E.S.S. de Jean- Pierre Ega :

« Une culture périphérique en mouvement » Université Lyon Lumière II

Les associations telles que Body and soul, le Théâtre de la Mer, Traction Avant, sont des espaces culturels intermédiaires qui créent des lieux où public de banlieue et acteurs se retrouvent avec d’autres, pour communiquer et comprendre leur vie en devenir, comme succession d’articulations et de paroles.

Winnicott a développé cette notion d’espace transitionnel dans « jeu et réalité » : un espace entre le dehors et le dedans de soi, ou entre soi et l’autre, espace entre son passé et son présent, entre son passé et son avenir, entre les aires culturelles d’où ‘on vient et les nouvelles aires culturelles auxquelles on a besoin d’accéder.

Bien que l’apport dans la vie de la banlieue ne soit pas palpable, ni quantifiable on peut s’interroger sur les choix , les œuvres , les formes d’art les plaisirs esthétiques qui ont provoquées des déplacements de frontières entre pratiques et goût dans la vie de la population des banlieues.

Certes, ces changements ne peuvent révéler des effets pertinents dans l’histoire de la Culture. Ils en facilitent l’accès. Pourtant, l’analyse des expérience et le suivi des pratiques devraient permettre l’intégration de « ces observatoires actifs de l’histoire culturelle localisée »*1

Au delà des formes et des genres , l’analyse des pratiques quotidiennes de Body and Soul, du Théâtre de la Mer, et de Traction Avant, attestent que d’autres alternatives existent pour une Culture Urbaine en Mouvement.

1- Passeron in « le raisonnement sociologique » hâtier 1991

Historique du Théâtre de la Mer

A l’origine, la rencontre avec Frédérique Fuzibet (assistante décoratrice et archiviste à la Criée), fut déterminante dans le parcours d’Akel Akian, du Théâtre de la Porte d’Aix (Aix-en-Provence). En 1981, ils décident de créer le Théâtre de la Mer.

Pourquoi le Théâtre de la Mer ? La mer évoque l’idée du voyage, de l’immensité, de l’infini, de la Méditerranée qui renvoie au brassage, au métissage, à la vie. Ses créations théâtrales sont toujours en rapport avec la mer.

Lorsque l’on demande à Akel Akian quelle est sa conception de l’art, il répond, qu’il ne faut pas rester dans la dynamique de l’enfermement de l’institutionnel, mais jouer un va et vient entre le jeu qui s’établit de l’institutionnalité à la non institutionnalité.

Des propos qui ne sont pas sans nous rappeler F.NIETZSCHE : « Si l’on dépense pour la puissance, la politique, l’économie, les intérêts militaires, si l’on dépense de ce côté là tout ce qu’on a, tout ce que l’on est d’intelligence, de sérieux, de volonté, d’empire sur soi, tout cela fera défaut de l’autre côté. La Culture de l’Etat – que l’on ne se trompe pas – sont antagonistes. L’idée d’un Etat créateur de culture est exclusivement moderne… »

Akel Akian  : « L’art ne peut se trouver n’importe où. Il ne peut être contenu que dans des lieux institutionnalisés »

« L’art, la vie et la culture populaire souffrent aujourd’hui de cette identification restrictive de l’art aux seuls Beaux-Arts » - Shusterman

Akel Akian : « Nous ne sommes pas admis dans l’institutionnel, nous sommes à la frontière, notre dynamique c’est l’action. Affirmer une identité qui est en mouvement. On doit admettre qu’il peut y avoir une émergence artistique qui peut s’exprimer dans des formes inattendues et incomprises. »

Pour Akel ce que la société n’arrive pas à contenir, elle le rejette, dans un premier temps, puis, dans un second temps, elle tente de le digérer ( évoquant la récupération médiatique du mouvement RAP et du phénomène de la Break Dance/ création Sodebo, par les institutions).

Alors qu’il serait plus intéressant, selon lui, de maintenir la curiosité en éveil, afin qu’une forme débouche sur autre forme.

Akel considère qu’il serait intéressant pour les artistes de se lancer dans les conflits sociaux pleinement et de montrer, qu’à la place de la scène finale ( l’issue héroïque de celui qui a gagné ou vaincu) ; il convient d’instaurer une possibilité d’ouverture qui projette vers une autre scène.

Ces propos nous rappellent étrangement Shusterman quand il dit : « c’est de plus une banalité que de rappeler que l’œuvre d’art, apparemment originale, est elle-même toujours le produit d’emprunt inconnu et que le texte nouveau et singulier est toujours tissé d ‘échos et de fragments renvoyant à d’autres textes. »

Comme Shusterman, Akel arrive au pragmatisme du fait de ses intérêts pour les problèmes sociaux et historiques de l’art, en recherchant à travers les époques, ce qui lui permettrait de « rebondir » dans cette spirale sans fun d’un Art en mouvement avec des croisements, des distanciations, des retours en arrière et des avancées.

On ne peut pas faire l’économie du passé

Akel : « sur le plan de l’intégration, ce que je réclame, en terme de créativité, c’est de pouvoir traverser notre mémoire… »

(Intuitivement et intellectuellement, il tisse des ponts qui me permettent de le rattacher à cette praxis : actions coordonnées vers une certaine fin).

Pourquoi les banlieusards pratiquent le RAP. Qu’est-ce-qu’ils cherchent à travers cela ? Ces tentatives de traversées, des récupérations des choses anciennes inscrites dans l’histoire de leur migration, dans leurs identités creusées : à travers une chose nouvelle, transformer quelque chose du passé.

Shusterman conforte cette analyse en soulignant le trait dominant du RAP : le rythme Funky (d’origine Africaine) : « ils remontent au rythme de la jungle qui ont été…réappropriés par ces cannibales musiciens de jungles urbaines que sont les rappeurs. »

Akel surenchérit : « sur le quartier, on voit l’immense souffrance des êtres, notamment chez les enfants ; elle est palpable immédiatement…Pourquoi. ? Peu de choses ont été faites pour que circule le passé, pour qu’il conjugue, qu’il se transforme en nous ».

Cette attitude que l’on retrouvera dans les créations d’Akel Akian, l’associe partiellement au courant des posts-modernes, dont l’une des caractéristiques est, la tendance au recyclage et à l’appropriation des matériaux d’autrui, plutôt qu’à l’originalité. Le post-modernisme, défini par Shusterman, est un « phénomène contesté, dont l’esthétique résiste par conséquent, à toute définition claire et consensuelle. »

Akel Akian : « On ne peut pas aller vers le présent sans cette transformation. Pour un enfant d’origine immigrée, qui est né ici, qui ne va pas à l’école à qui, on ne parle pas de son origine, il n’existe pas de tentatives de partage concernant son identité, son histoire. Chez un enfant européen de la banlieue, il y a empêchement d’accès à sa propre mémoire, l’égoïsme, la peur de l’autre, la peur de soi, sont la traduction de cet enfermement. »

Akel pense que l’enfant va enregistrer qu’il y a quelque chose qui ne va pas, il le vit comme une négation de son être et garde le manque grandissant, jusqu’à ce que ce manque constitue l’impasse.

« S’il ne parvient pas à cette autonomie personnelle, il vivra entravé par des conflits insurmontés. Pour aboutir à cette autonomie, il faut remanier les représentations qu’il s’est construit sur lui, son rapport aux autres et à la société et qui lui fournissent une explication imaginaire de sa place dans le monde. Ce scénario imaginaire prescrit à l’individu un certain nombre de conduites sociales repérables » A. Sirota.

Dans nos banlieues, la drogue, le suicide, sont des situations extrêmes des questions sans réponse de la population. Akel poursuit : « Le passé ne peut être fertile que dans la mesure où la possibilité de passage est créée. »

« Celui qui veut changer le cours des choses doit fournir un véritable effort d’imagination pour entrer dans un jeu et le faire évoluer, sans le détourner, et le casser. Pour penser un acte de parole à jouer, pour venir sur la scène et jouer, produisent bien entendu des effets en retour qui peuvent être déstabilisants puis constructifs sur les affects et les représentations du sujet qui s’avance ainsi. »

Akel Akian : « Mon choix c’est la création, l’inter culturalité, c’est se dire que la communication des trajectoires différentes est nécessaire, afin de partager, d’irriguer le présent, de se projeter dans l’avenir et de se transformer. »

La création, instant qui traduit, en terme de spectacle, des questionnements. Il est inimaginable de concevoir la culture sans public et un public choisit toujours une forme ou une autre, de société, en terme de comportement, de règle de vie. Comment une société peut-elle vivre sans culture ?

Culturel ou socio-culturel ?

Lorsque l’on demande à Akel Akian s’il se situe plus dans le champ de la création plutôt que dans celui de l’encadrement et de la pédagogie, il s’insurge : « Je ne comprends pas ce langage, ce sont des choses complémentaires. L’urgence du moment crée la forme culturelle ou artistique. »

« L’organisation du marché culturel, dit-il, est une catastrophe, car comment parvenir à ce marché ? (évoquant le problème de légitimité). Jusqu’aux années 80, je pensais que cela aurait été possible puisqu’on parlait d’une circulation des produits culturels… »

1985 : 5ème Forum Culture Quartier ( la banlieue est à la mode. Rien n’y bouge que l’on n’en entende le bruit aux quatre coins du territoire médiatique ; Mais les sunlights de l’actualité immédiate n’illuminent que les reliefs de surface du pays des alentours de la ville.)

  • Extrait de culture Périphérique une étude réalisée avec le concours de la Commission Nationale pour le Développement Social des Quartiers et du ministère de la Culture.

Il y avait des signes sociaux qui traduisaient une volonté de favoriser une dynamique culturelle. Depuis 1987, Akel évoque une organisation commerciale de la culture urbaine, un rapport de non rentabilité de la culture périphérique.

Et pourtant culture périphérique ?

L’interrogatif est là pour signifier le désir de douter des solutions convenues et des approches convenables. Qui d’autres que les acteurs principaux de cette scène encore souterraine, pouvaient nous peindre en réponse la carte des navigations qui mèneront peut-être aux portes de l’ailleurs proches ?

Texte - J.P Ega

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