Le site collaboratif des cités : Busserine, St Barthélémy 3, Picon, Le Mail, Les Flamants, Iris, Font-Vert et Benausse.

Moustapha Haftari

"Je ne pense pas que l’on doive sauver le monde, c ’est l’être humain qu’il faut changer. Éveiller les consciences et non pas les contraindre".

Né le 1 février 1961 à Marseille, Haftari Moustapha, est l ’avant dernier enfant d’ une fratrie de cinq qui vivait dans le 9ème, quartiers Sud de Marseille.

Il a grandit à la Cayolle et se souvient n ’avoir manqué de rien, sur le plan affectif, dans ce cadre de vie exceptionnel entre Montagne et mer de la cité provisoire.

Il né dans les bidons ville de la Campagne Julien à Font vert, mais il dit avoir grandit dans cette garrigue Provençale entre la mer et les rochers. Ce cadre masquait le quotidien difficile de ces cités d urgence.

Sous la surveillance des grands frères

On était dans nos espaces de vagabondage avec une totale liberté au milieu des collines, sous la surveillance des grands frères. Une période néanmoins heureuse, pleine d’insouciance, marquée par des événements importants. En 1983, une bombe explose à la Cayolle.

Il poursuit une bonne scolarité à l’école des garçons de la Cayolle, une vielle école du style de celle de la Busserine, actuel Centre Social Agora. Moustapha se souvient de son instituteur M. Atal Michel en CM2, avec qui il a une bonne accroche. il est bon en français. C’est un enfant vif et intéressé par tout. Lors d’une sortie à l’usine Nestlé , alors qu’ il pleuvait, il se souvient qu’ en passant en bus au niveau de Rabattau , ils croisent des ouvriers Maghrébins qui travaillaient dans une tranchée sous la pluie, en écoutant leur chef d équipe.

L’enseignant le sort de sa torpeur et lui demande s’il va bien. Moustapha prend conscience des raisons de la fatigue de son père maçon qui rentrait du travail et s’enfermait dans un silence, lui qui se sacrifiait pour élever ses enfants. Cet anecdote l’a fait grandir. Il voulait devenir anthropologue, comprendre comment et pourquoi on pouvait réussir une vie ou échouer. Il était avide de connaître les autres.

Amoureux des mots

« Quand on connaît le pourquoi de sa vie, on s’accommode plus facilement du comment ». Nietzsche Il poursuit sa scolarité au collège du Roy d Espagne. Il lit beaucoup, dévore des ouvrages, tout ce qu’il trouve : Baudelaire, Hugo, les auteurs du siècle des lumières. C’est l’époque de la mixité sociale. Il côtoie au collège des enfants de milieu plus aisés, avec des comportements et un vocabulaire différents. Moustapha se fait un point d’honneur à adopter ces nouvelles manières. Il tient à démontrer qu’il est capable d’intégrer ce nouvel univers et d’en comprendre les codes. Il a pour volonté de s’ en servir de la façon la plus efficace afin d accéder au savoir, conscient que c’est un pouvoir pour accéder à un statut social.

Au collège, le professeur de Français M. Pierry était féru de Marcel Pagnol. Avec lui il découvre le Pagnolisme. Il avait un bagou Marseillais, typique de notre ville, avec ses racines qu’il transmet à ses élèves. Ils se sont appropriés ce parler, et la trilogie de Pagnol. A travers l’auteur et son médiateur, la classe s’enracine dans l’histoire de la cité phocéenne. Cette histoire vient s’additionner à celle de la guerre d’Algérie sous, l’ influence des parents de Moustapha, comme une nouvelle étape de sa construction identitaire.

Moustapha est issue d une famille qui a des valeurs. Ses parents sont rigoureux et lui inculquent une éducation fondée sur la solidarité, le respect, l’honnêteté, le travail et le courage. Ils sont plutôt discrets, avec une intelligence s’appuyant sur leur expérience de vie. Une mère très protectrice, toujours présente, dévouée corps et âme à ses enfants. Être issu de ces quartiers c’était une stigmatisation.

Il s’agit dès lors pour lui de démontrer que les portes peuvent s’ouvrir. « Que l’on me laisse avancer en tenant compte de ce que je suis ». L accès au savoir devient pour lui essentiel dans sa vie d adulte. « Faire de notre différence une force et démonter les préjugés et les à priori ». Conscient de l’importance d’ouvrir les portes aux générations futures, il se considère déjà, dans sa conscience d enfant, comme un ambassadeur des sans paroles. Il se souvient aussi de ces longs trajets, sans fin, d’une heure trente. Il se levait à 5h30 pour arriver à 8h au Lycée.

Le Marseille des années 70 /80 est un Marseille cosmopolite, avec un brassage de cultures, de genres et d’identités. Chacun essaie de survivre, avec plus de solidarité, de respect, dans l’engagement de sa vie sociale : une capacité à préparer avec les autres le vivre ensemble, une capacité à se mobiliser sur des idéaux communs.

Il prend conscience de son appartenance, à ce qu’il appelle une communauté de destin. Il s’explique : en dehors du quartier, dans le centre ville, il y avait des jeunes qui avaient les mêmes problématiques, les mêmes aspirations d’insertion sociale et culturelle. Après la citéde la Cayolle, il passe à une communauté plus importante – plus de trente ethnies – avec les mêmes codes d immigration.

Il a toujours maintenu le lien avec son quartier. Il joue au foot et participe avec l’ amical des Algériens à travers son grand frère, à différentes manifestations. Dans le quartier, Moustapha fait l’objet de sollicitations politiques.

1981, c’est la découverte du socialisme de façon différente. Mitterrand apporte une grande bouffée d’espoir, même si au fond cela n’à pas changé grand chose, car le bidon ville était toujours présent jusqu’en 1989 et ses parents ne déménageront qu’un an avant. C’est le premier vrai logement, Cite de la Valette.

Aspiré par l’enthousiasme ambiant, il prend conscience que l ascenseur social ne fonctionne pas pour tout le monde, malgré la promesse du socialisme.

En 1978, B.A.C L. Une semaine avant il a failli ne pas se présenter, par rébellion, animé de convictions et ne voulant pas être évalué par un système qu’il contestait.

Il fait des petits boulots : intérim, chauffeur livreur, manœuvre… En 1983, Il est bénévole et anime l’association des jeunes de la Cayolle. Un contre pouvoir par rapport au Centre social et aux logeurs. Il y fera de l’ animation et du militantisme. Cette même année, il réussira une présélection au DE.F.A., mais renonce pour travailler et gagner de l’argent En 1985 Formation de Tourneur et fraiseur à l’A.F.P.A. Il obtient un C.A.P. Il répond à une offre d’emploi parue dans Télérama, pour travailler à la Busserine. 1986 Moustapha et sa petite famille déménage pour vivre dans le 14 éme arr. à Malpassé.

Acteur de son utopie

1987 il commence son D.E.F.A avec l ’ADRAFOM 1988 Président de l’association des jeunes de la Cayolle 1989 Il se marie - trois enfants, en 1997, puis deux jumeaux en 2004. De 1989 à 2012, il travaille à l’A.S.C.Q.B. - Centre Social AGORA, en tant qu’animateur jeune. Jusqu’en 2000, il est très lié aux quartiers Sud, berceau de son enfance, où vivent ses parents. Sa vie professionnelle s’effectuera dans les quartiers Nord de Marseille. C’ est la découverte d’un contexte urbain différent : une population plus importante qui a les même difficultés de mal être que dans les quartiers Sud, réussite sociale, difficulté scolaire, relation parentale. Le travail de Moustapha consiste à la mise en place du soutien scolaire. Il n’y avait rien sur le plan de la prise en charge de l’ action sociale, Animation Jeune. L’A.D.D.A.P. était sur la prévention, L’A.S.C.Q.B travaillait avec tous les publics, les différents profils de jeunes. Les deux associations travaillent en complémentarité.

Moustapha, devient Responsable du Secteur Jeune et Directeur Adjoint depuis 1992 au Centre Social Agora. Le Quartier Hier 1990 : il y découvre une force créatrice, un espoir dans l’avenir au niveau des jeunes à travers différentes médiations, pas toujours verbalisées. Ils demandaient à être accompagnés et non orientés, sans transfert de l’animateur : « partir de ce qu’ils sont capable de faire à l’instant T et de l’existant ». Moustapha choisit d’appliquer le principe de la libre adhésion, du soutient des jeunes dans leurs démarches. « Je n ai fait que ce que j’ai pu avec ce qu’on a essayer de faire de moi. » C’est cette citation de J. P. Sartre qu’il s’est approprié et qui justifie ses choix de vie. Les perspectives de vie partent de ces rencontres essentielles. Les enfants n’appartiennent à personne, alors comment les accompagner, en respectant ce qu’ils sont et accepter leur libre arbitre.

Réussir ma vie et non pas réussir dans la vie.

« Le droit d’avoir le droit », développer chez les enfants ou adolescents le libre choix, le libre arbitre et libre examen, en proposant un cadre où pouvoir contester même le cadre. « Devenir acteur de sa vie, c’est exister parce que j’ai des convictions et que je les mets en application dans un cadre républicain, un cadre de droit. »

Le Quartier aujourd’hui en 2012 : « Cela n’a pas tellement changé finalement. Malgré les moyens mis en œuvre, cela n’a pas beaucoup évolué. Pourquoi tout ces investissements (travailleurs sociaux, politique de la Ville, dispositif Z.E.P. ...) n’ont pas apporté plus de sérénité à vivre ensemble au quotidien. Force est de constater qu’on est face à une population jeune qui est dans la désespérance et qui baisse les bras.

La conjoncture explique partiellement la situation. Les moins nantis en font partiellement les frais. Ce déficit de considération sociale des individus peut entrainer une régression de l’estime de soi. Ils ne croient plus en rien et basculent parfois dans l’acceptation de la misère sociale. De plus en plus d’ enfants sont dans ce schéma là.

Aujourd’hui, comment éviter la disqualification économique et la déqualification sociale ? Les étalons sociaux c’est être dans les clichés de réussite sociale, toujours liés indissociablement à un pouvoir économique. Les adolescents se jaugent en fonction de leur capacité de consommation. Ils ont besoin d’ avoir un statut économique. Avoir le sentiment d’exister à partir du moment où on a la même capacité de consommer que les autres au détriment de valeurs sociales – honnêteté, respect, solidarité – et de l’ insertion professionnelle.

La question du jour pour beaucoup n’est pas : qu’est ce que je vais faire de bien aujourd’hui ? Mais plutôt, combien je vais gagner aujourd’hui ? Ce discours on l’entend souvent. Ce n’est plus « c’est quelqu’un de bien » mais « il pèse », ou alors il est en place ! » Moustapha Haftari, conclut l’observation de cet univers qu’il connaît mieux que personne, en s’illuminant. Il y a encore dans son regard, une étincelle d’espoir :

"Il n y a pas de fin en soi, seulement des passages pleins ou à vide. je ne pense pas que l’on doivent changer le monde c’est l être humain qu’il faut rendre meilleur, et le monde changera. Les jeunes délinquants sont dans le jusqu’au-boutisme ; qu’importe ce qui arrivera, de toute façon ils sont sacrifiés" .

De dix-sept à cinquante ans d’une expérience sociale de terrain pour arriver a cette belle conclusion : « il faut éveiller les consciences et non pas les contraindre ».

Moustapha laisse le mot de la fin à Victor Hugo :

« Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons »

Texte JP Ega